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Depuis 14 ans, le Samu Social Sénégal vient en aide aux enfants et jeunes des rues de la capitale. Sa mission ? Aller à la rencontre de ces derniers, victimes de violences, de la pauvreté, de la drogue et de l’indifférence, et parer aux urgences médico-sociales. Loin de se limiter à des maraudes dans la capitale, l’organisme accompagne, soigne et encourage afin d’offrir à ces enfants délaissés par tous une chance de réinsérer la société sénégalaise via un retour en famille ou l’orientation vers une formation. Une tache essentielle dans un pays où le nombre d’enfants mendiants ne cesse de croitre et dans lequel règne l’inertie de l’État sur une question pourtant cruciale.

©Lauren Seibert-HRW

Aller à la rencontre des exclus de la rue

Toutes les nuits du lundi au vendredi, et trois après-midi par semaine, l’ONG effectue des maraudes -la maraude consiste à aller dans la rue, à la rencontre de personnes « sans chez soi » pour leur apporter une aide médicopsychosociale- pour venir en aide à ces jeunes livrés à eux-mêmes. L’Équipe Mobile d’Aide (EMA), constituée d’un chauffeur-animateur, d’un médecin et d’un travailleur social, effectue toujours le même schéma : sillonner les différents quartiers de Dakar afin d’apporter le temps d’un instant un verre de lait, une consultation médicale, quelques mots ou une échappatoire par le biais d’une animation. Un intermède pour une jeunesse en situation d’extrême urgence. « Nous ne faisons aucune distinction d’âge ou de sexe, tous les jeunes peuvent bénéficier de notre aide » renseigne l’énergique Isabelle de Guillebon, à l’origine de la création du Samu Social Sénégal. Depuis 2003, cette ancienne DRH pour une société anglo-saxonne située en France venue s’installer au Sénégal par volonté personnelle, agit au quotidien, secondée par une équipe sénégalaise, pour lutter contre cette injustice.

Parmi ces jeunes et enfants des rues, nombreux sont des talibés. Un mot que rejette Isabelle: « Je refuse le terme de talibé car un talibé est un étudiant coranique. Il n’a rien à faire dans la rue. Il doit apprendre le Coran, pas être exploité par son marabout, réduit uniquement à la mendicité et à la violence ! ». Le cas des talibés est un mal qui ronge le Sénégal : ils sont des milliers dans les rues, confiés par leur famille à de faux marabouts, plus intéressés par l’apport financier de ces mendiants à leur service que par leur éducation religieuse. Les conditions sanitaires dans lesquelles ils vivent sont déplorables, ils sont souvent sous-nourris et soumis aux violences tant physiques que sexuelles ou morales. Il y aurait environ 30 000 enfants mendiants à Dakar…

« Le seul changement notable, constate Isabelle de Guillebon, c’est qu’aujourd’hui on en parle. Le débat vient sur la place publique, ce n’est plus un sujet tabou comme autrefois ».

Pour autant, bien que le mal soit connu et régulièrement abordé publiquement, les actions concrètes au niveau de l’État et de la justice sont encore rares…

Même si leur nombre est conséquent, tous les enfants des rues ne sont pas pour autant des talibés. Beaucoup sont en rupture pour diverses raisons : violences diverses, maltraitance, pauvreté,…ou encore sont orphelins. Il n’existe pas de définition précise pour déterminer qui ils sont. « La majorité sont des garçons car l’exploitation des filles est bien souvent plus cachée, moins visible » note Isabelle. La situation, dramatique, perdure hélas et ne s’arrange pas avec le temps : abîmés par des années d’errance, battus et maltraités, ils errent dans les rues, devenus invisibles aux yeux des passants, comme s’ils faisaient partis du décor urbain. Certains ont moins de 5 ans. Après avoir grandi dans la rue, difficile pour eux de se réinsérer dans une société dont ils ne connaissent pas (ou plus) les codes. « Un grand nombre sont drogués, accros à des solvants de peinture qu’ils reniflent. C’est un moyen pour eux de lutter contre le froid mais aussi d’échapper à la réalité » commente la médecin du Samu Social.

Parer à l’urgence dans un premier temps certes, mais le Samu Social s’implique aussi sur d’autres terrains d’intervention, dans la durée.

Un centre d’hébergement pour réapprendre sa valeur

Le champ d’action du Samu Social ne saurait se limiter à des interventions d’urgence dans la rue. La démarche de l’organisme va bien au-delà. « Il y a tout un travail de suivi. Le but du Samu Social n’est pas de faire du ramassage », insiste Isabelle de Guillebon. La structure possède ainsi un centre d’hébergement, situé à Ouakam, pour accueillir ces petits cabossés de la vie. Ouvert 24h/24, 7jours sur 7, celui-ci dispose de 30 lits « mais nous ne refusons jamais un enfant sous prétexte que le nombre de place serait dépassé » glisse-t-elle.

« Les orientations se font par signalement, par proposition de l’équipe ou par volonté personnelle. Autant d’enfants viennent d’eux-mêmes dans le centre que par le biais de maraudes », renseigne l’un des éducateurs. En général, les enfants viennent pour se ressourcer : éviter le froid, palier le manque de nourriture ou échapper un temps aux violences. Ils viennent aussi pour des raisons médicales puisque que le centre est la seule association à posséder un cabinet médical agrée et reconnu par le Ministère de la Santé. Peu importe la raison et la situation, « c’est l’enfant qui détermine lui-même la durée de son passage au centre » informe la directrice du Samu Social.

Travailleurs sociaux, psychologues, ménagères, chauffeurs, personnel médical et administratif, en tout 24 personnes travaillent pour arracher ces enfants à la rue, au squat et à la drogue. « Le but c’est de leur redonner de la dignité et une valeur. De leur tendre la main pour leur réapprendre à être utiles. », explique-t-elle. Le centre offre le gîte, le couvert, l’accès à l’hygiène avec en prime des activités diverses : cours d’alphabétisation, peinture, jeux, danse… Les petits redeviennent des enfants. Ils apprennent également à respecter les règles de la vie en société et en communauté : chacun se doit de participer aux tâches ménagères du centre. « Et ce n’est pas toujours facile au début ! » plaisante Isabelle.

Le Samu Social Sénégal bénéficie d’un budget annuel 300 000 euros, pour la majeure partie versée par des institutions telles que l’ONUDC (Office des Nations Unies contre la Drogue et le Crime), l’Agence Française de Développement, et l’Union Européenne. Une petite part est aussi versée par le gouvernement sénégalais. Le reste provient de donations d’entreprises ou de dons privés.  « Face à l’ampleur du problème, nous ne faisons que du bricolage. Il y a tout le personnel compétent au Sénégal, mais il est difficile de recruter des psychologues. Sans parler de la pérennité du financement pour que la structure puisse continuer à vivre… » déplore Isabelle de Guillebon.

En plus des volets médical et social, une aide psychologique est également prévue. L’équipe met en place un suivi personnalisé basé sur une prise en charge individualisée. « Plus on prend notre temps, plus les résultats sont visibles sur la durée. Ce qui compte c’est respecter le choix et l’envie de l’enfant. Donc l’accompagnement est parfois lent mais certainement meilleur » argumente Isabelle de Guillebon.

Un projet de sortie de rue

Une fois ce travail d’accompagnement lancé, intervient le troisième champ d’action du Samu Social : le projet de sortie de rue. Il s’agit de permettre un éventuel retour en famille ou une aide pour suivre une formation. Toujours suivant la volonté de l’enfant, maître mot de l’organisme.

Dans le cadre du retour en famille, des recherches sont lancées pour tenter de retrouver un membre de la cellule familiale, au sens élargi, capable d’accueillir l’enfant. Un travail de médiation est alors entrepris entre l’enfant, la famille et le Samu Social en vue d’un retour dans le foyer. « Les recherches demandent souvent du temps et de la patience car de nombreux enfants sont originaires de la sous-région. Cela se fait vraiment au cas par cas » rapporte-t-elle. Lorsque le retour a eu lieu, un suivi de post-retour est instauré pour ne pas couper le lien et s’assurer que la réintégration se passe bien. Le Samu Social bénéficie d’un maillage dans tout le pays et la sous-région, élément essentiel pour retrouver les familles. Il s’appuie aussi sur un réseau de partenaires associatifs important, qui lui permettent d’orienter les victimes recueillies vers des formations, leur offrant ainsi un avenir plus serein.

L’équipe du Samu Social Sénégal ©Samu Social Sénégal

Les membres du Samu Social Sénégal se déplacent également en régions pour un travail de sensibilisation afin d’expliquer leur action et la problématique des enfants des rues. Ces tournées auprès des leaders d’opinions (forces de l’ordre, marabouts, imams, chefs de quartiers), ainsi que le gros travail de plaidoyer mené auprès des pouvoirs publics, sont des outils majeurs pour que la situation évolue. L’organisme, seule ONG à avoir une compétence médicale professionnelle pour les enfants des rues, forme son propre personnel sur la thématique, mais également les autres associations partenaires.

C’est un travail formidable que mène le Samu Social, malgré de nombreux obstacles et un chemin encore long à parcourir.

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Enfants Talibés

©Lauren Seibert – HRW

Qu’est ce qu’un talibé ? A l’origine, il s’agit d’un élève ou d’un disciple apprenant le Coran auprès d’un marabout. Les talibés sont des garçons âgés de 5 à 15 ans. Ils sont confiés par leurs parents à un maître coranique afin que celui-ci se charge de leur éducation religieuse au sein d’une daara (une école coranique). En contrepartie, le talibé doit s’acquitter des travaux domestiques, et il est en général contraint à mendier dans les rues afin de subvenir à ses besoins et à ceux de son maître.

Au 19e siècle, les daaras sont créées par les chefs religieux locaux pour conserver leurs coutumes face à l’éducation imposée par les colons. Le point de basculement, qui donnera lieu au dérapage actuel de certaines daaras, se situe dans les années 80-90 : la crise agricole ravage les régions et contraint les marabouts à implanter leurs daaras dans les villes, plus riches que les villages, comme Dakar, St Louis, M’Bour, à la recherche de revenus supplémentaires pour garder les talibés. C’est le début de la mendicité dans sa version actuelle alors qu’à l’époque elle ne constituait pas l’activité première d’un talibé mais plutôt un exercice pour apprendre l’humilité, la patience, le partage.

La majorité des talibés vivent dans des conditions très précaires : ils sont en surnombre dans des daaras délabrées sans accès à l’eau, à l’électricité, à la santé et où la nourriture est rare. A ces conditions difficiles, s’ajoutent les sévices corporels : les enfants sont souvent battus par leur maître quand ils ne ramènent pas la somme d’argent fixée. Les viols et agressions sexuelles sont fréquents. De nombreuses daaras ont été créées par de faux marabouts plus motivés par l’enrichissement personnel que par l’éducation des jeunes… La quasi-totalité des enfants talibés sont des garçons, la moitié de ces enfants est née hors du Sénégal notamment en Guinée-Bissau et en Guinée Conakry.

L’État n’a pas su contenir la vague de daaras dans ses villes c’est pourquoi il lui est difficile aujourd’hui d’en avoir un réel contrôle. En 2010, le nombre de talibés au Sénégal était estimé à 50 000 par l’ONG Human Rights Watch, dont 30 000 à Dakar. De nombreuses associations dénoncent cet « esclavage moderne ». Bien que le nombre d’arrestations de maîtres abusifs ait légèrement augmenté au cours de l’année écoulée, le Sénégal n’a porté devant les tribunaux qu’un petit nombre d’affaires, pour la plupart relatives à des décès ou à des formes d’abus les plus extrêmes; la pratique de la mendicité forcée des enfants ne fait presque jamais l’objet de poursuites judiciaires. Les familles, qui parfois vendent elles-mêmes leur enfant en échange d’une somme d’argent, ne sont jamais inquiétées.

En 2016, les autorités, avec l’appui d’organisations non gouvernementales, lançaient une opération baptisée “retrait des enfants de la rue” pour endiguer ce phénomène. Dans les neuf mois qui ont suivi le lancement de l’opération, près de 1 550 enfants mendiants, dont 1 089 talibés, ont été recueillis par des centres. Mais depuis, plus d’un millier de talibés ont été renvoyés auprès de leurs maîtres, selon un rapport publié le 11 juillet par des ONG, dont Human Rights Watch (HRW).

Quelques chiffres

2 équipes mobiles d’aides (nuit et jour).

385 maraudes/an.

Hébergement d’urgence : 7/7j et 24/24h. 30 lits et entre 450 à 550 enfants hébergés/an. Centre d’accueil : 4 500 consultations médicales, 1 200 entretiens psychosociaux. 20 000 repas.

En 2016, le Samu social a orienté 182 enfants (en famille ou centre partenaire) et a accueilli 546 enfants.

Depuis 2004, le Samu Social a orienté durablement 1 112 enfants et le taux de pérennité du retour en famille est de 95%.

Chaque année, il y a entre 300 et 350 nouveaux enfants répertoriés et 9 000 prises en charge individuelles.

90 % des enfants pris en charge ont été victimes de violences physiques dont sexuelles.

Environ 30 000 enfants mendiants à Dakar.

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