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Weebi : l’ardoise digitale qui révolutionne le commerce de proximité sénégalais

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Au Sénégal, l’économie informelle est la norme et le crédit chose courante. Les gérants des très nombreuses petites boutiques visibles à tous les coins de rue ont pour habitude de noter comptes et crédits de leurs clients sur un carnet. Mais quand un accident arrive (bouteille renversée, carnet perdu ou volé) c’est la catastrophe pour les affaires ! Pour pallier ce problème et devant le réel besoin des commerçants, deux Sénégalais et un Français ont lancé fin novembre 2016, Weebi (“simple” en pulaar), une ardoise numérique. Une innovation qui change le commerce de proximité sénégalais !

Tout part souvent d’une anecdote, d’un petit détail. Weebi ne déroge pas à la règle. Il aura fallu l’expérience malheureuse d’Amadou pour que l’application voit le jour. Comme tous les commerçants sénégalais, Amadou notait dans un carnet ses ventes : recettes et crédits étaient soigneusement compilés sur les pages blanches du cahier. Autant dire que celui-ci était un bien précieux, le garant de la bonne tenue de son commerce. Au Sénégal, la majorité des commerces de proximité fonctionnent sur la confiance : c’est la base de la relation client/vendeur. Il est courant d’acheter à la boutique et de ne payer que quelques jours plus tard : les crédits accordés sont alors répertoriés dans des cahiers. Un vrai casse-tête au quotidien ! Avec parfois des erreurs qui compliquent la bonne tenue de la caisse… Par malchance, un jour l’accident arriva : une bouteille d’huile renversée, et tous les comptes d’Amadou disparurent… Un vrai désastre pour les affaires ! Après cet épisode, le boutiquier était au bord de la faillite.

Une ardoise numérique facile d’utilisation

Face à cette situation, Pierre Gancel, Cheick Sene et Kande Diaby réfléchissent à une solution capable de résoudre cette problématique. C’est ainsi qu’ils lancent l’application Weebi fin 2015. « Il y avait un réel besoin en la matière. Nous nous sommes rendu compte qu’il manquait des outils aux commerçants pour gérer en toute transparence et efficacement leur caisse», explique Cheikh Sene, le directeur commercial. Weebi (“facile, simple” en pulaar) c’est une application qui permet de mieux gérer les échanges marchands des commerces : une ardoise numérique qui compile les comptes des clients et permet aux gérants d’avoir un suivi clair de leur affaire.

L’équipe de Weebi (de droite à gauche : Cheikh Sene, Asse Chetima Madou Gagi et Papa Macodou Faye) rend visite à Mariam Camara, utilisatrice de l’application. ©Clémence Cluzel

Food’iet Sandwicherie fait partie des premiers utilisateurs de Weebi. L’entreprise de livraison de repas à Dakar a commencé à utiliser le service en octobre 2016. « Weebi a changé notre facturation : auparavant on utilisait un bloc-notes, maintenant nous sommes passés à la tablette. Cela nous évite de perdre du temps à tout noter. On peut aussi consulter facilement les comptes de chacun de nos clients, donc a une vision d’ensemble plus évidente », détaille Mariam Camara, employée de la société.

L’application (disponible sur le Play Store) fonctionne sur le principe d’une calculatrice. Chaque client possède une fiche qui répertorie tous ses achats et leur prix. Celui-ci peut aussi déposer une somme sur son compte : l’application déduit au fur et à mesure des achats effectués les montants dus. Plus aucun risque de perdre de l’argent, que cela soit du côté du consommateur ou du commerçant ! « Les échanges marchands se retrouvent vraiment simplifiés grâce à Weebi. Cela permet de gérer la clientèle ainsi que la caisse de façon sécurisée et plus juste. Il n’y a plus de litiges avec le client sur la bonne tenue des comptes », argumente Kande Diaby, statisticien et analyste. L’application, qui n’a pas besoin de connexion pour être utilisée, peut imprimer des tickets et reçus via une imprimante thermique. Un plus très apprécié des clients (et des gérants) qui ont ainsi une trace écrite de leur achat(s).

A l’image de son nom et comme le clame son slogan “Weebi na tidi”, l’interface Weebi est en effet “simple et robuste”. « Pas besoin d’avoir fait des études pour pouvoir l’utiliser. On maîtrise rapidement l’outil. Peu importe l’âge, tout le monde peut s’en servir aisément », rassure Cheikh, qui précise aussi qu’elle est disponible en plusieurs langues (wolof, pulaar, français). Weebi forme les commerçants (compris dans le prix d’achat) et son équipe fait régulièrement le tour des commerces afin de répondre aux questions. « Nous sommes bien suivis par l’équipe, en cas de souci on sait qu’ils nous aideront. Enfin on a rarement de problèmes ! », précise la jeune sénégalaise qui recommande chaudement l’application. En prime, plusieurs vidéos de démonstrations sont accessibles sur leur chaîne Youtube.

Weebi n’a été lancée officiellement que fin novembre 2016, le temps d’apporter quelques modifications afin de la rendre le plus opérationnelle possible. Au départ, elle s’adressait plus spécialement aux boutiques de quartier, majeure partie de l’économie informelle du pays. Mais peu à peu, Weebi s’est étendue à d’autres commerces : restaurants, tailleurs, quincailleries, débits de boissons, poissonneries, salons cosmétiques, blanchisseries par exemple.

La tablette Weebi ©Weebi

Question prix, plusieurs options sont disponibles, allant de l’application simple fournie avec l’imprimante pour 55 00Fcfa à l’application livrée avec tablette, socle anti-vol et imprimante. Les prix varient entre 99 900Fcfa et 149 000Fcfa (réglable en plusieurs paiements) suivant la taille de la tablette qui oscille entre 7 et 10 pouces. « Un prix très abordable pour le plus que cela apporte au commerce», dit Estelle, gérante d’une poissonnerie.

Le data au service des commerces

Weebi, en plus de rendre transparents tous les échanges marchands, facilite un meilleur suivi des clients. « Weebi nous permet de gérer la quantité des produits nécessaires. C’est une meilleure gestion du stock et grâce à cela on peut avoir les quantités exactes», développe Mariam Camara. Grâce au robot Weebi qui collecte les données clients pour chaque passage en caisse et qui élabore des statistiques, le commerçant prévoit mieux les stocks dont sa clientèle a besoin et anticipe les variations de l’activité. Moins de pertes et une activité renforcée, le gain d’économie est appréciable. Les sauvegardes sont bien sûr anonymes et non commercialisées pour préserver la confidentialité.

A terme, la collecte de toutes ces données pourrait servir à l’étude des habitudes de consommation et d’achats des Sénégalais. Mises à disposition des chercheurs, cela permettrait notamment de mieux évaluer les besoins de la population et donc de mettre en place des politiques publiques, notamment dans l’agriculture.

Pierre Gancel, Cheikh Sene, Papa Macodou Faye et Kande Diaby ©Weebi

Des chiffres également très utiles pour d’éventuels investisseurs. A la vue de ces derniers, ceux-ci sont moins réfractaires à l’idée d’investir dans une entreprise.

Le numérique bouscule le marché

Adieu livres de compte et cahiers gribouillés, le règne des tablettes et autres outils numériques a sonné ! La mutation digitale en cours fait basculer le commerce dans l’ère du tout numérisé. Kande Diaby et Papa Macodou Faye, les statisticiens et développeurs de Weebi, l’ont bien compris. Ils peuvent compter sur les jeunes Sénégalais de Dakar -la plupart des utilisateurs de Weebi ont moins de 30 ans- à l’aise avec les nouvelles technologies et habitués aux réseaux sociaux. Mais pas uniquement. Estelle Badji tient une poissonnerie depuis quelques années. Elle a adhéré à Weebi depuis 2 mois. « Avant comme tout le monde, je notais les échanges mais j’oubliais parfois de tout écrire donc je perdais de l’argent. J’ai opté pour la petite tablette et maintenant je change pour la plus grande. C’’est mieux pour la visibilité et puis cela fait plus professionnel aussi ! », plaisante-t-elle. Elle n’était pas très utilisatrice des nouvelles technologies en dehors de son portable mais l’apprentissage n’a pas été un souci : « J’ai encore pas mal de progrès à faire pour bien maîtriser l’outil mais c’est vraiment facile, je me débrouille déjà bien. De mon côté, ça me fait gagner du temps dans les calculs et ça m’évite de me tromper », relate la commerçante, qui entend bien apprendre à sa sœur, qui l’aide parfois, à se servir de la tablette.

La commerçante Estelle Badji utilise Weebi depuis 2 mois. L’équipe passe chaque semaine pour répondre à ses questions et vérifier que tout se déroule bien avec la tablette. ©Clémence Cluzel

Les factures peuvent aussi être envoyées directement via plusieurs réseaux sociaux tels que Messenger, Whats app, Telegram, Twitter entre autres ou encore via un mail. Un vrai plus qui plait beaucoup aux Sénégalais, très actifs sur toutes ces plateformes web.

Cheikh, le commercial, reconnait qu’il n’a pas été évident au départ de convaincre les commerçants : « Les gens sont réticents aux changements. Ils n’ont pas l’habitude de voir aussi loin, d’investir. On leur propose des essais gratuits pour qu’ils testent et de leur intérêt. Le manque d’information freine notre avancée. Mais le bouche à oreille fonctionne bien maintenant ! ». L’entreprise estime que 5 000 points de vente à Dakar (tous réseaux confondus) sont confrontés à la problématique de la gestion des comptes clients. Actuellement, une centaine de commerces testent l’appli dont une quinzaine de commerces qui possèdent le coffret complet. Un début encourageant pour une entreprise toute récente.

Une jeune société déjà primée

Jusqu’à présent auto-financée, la petite entreprise Weebi qui compte 5 employés, espère être rentable d’ici un an. Comme le dit Cheikh Sene « il y a un côté social dans ce projet. L’objectif  c’est d’optimiser les revenus des ménages sénégalais ». L’idée est avant tout de mettre au service de la population des outils qui n’existaient pas afin de faciliter et améliorer leur quotidien.

Kande Diaby reçoit au nom de Weebi le prix de l’innovation numérique en décembre 2016 ©Weebi.

Cette belle idée a déjà été récompensée à plusieurs reprises : en décembre 2016, Weebi a reçu le Prix de l’innovation numérique Reach for Change de Tigo avec à la clé 2000‎$. Weebi était parmi les 10 lauréats du Start-up challenge Digitale Africa organisé par l’AFD (Agence Française de Développement) et BpiFrance, un concours d’innovation en faveur de entrepreneuriat numérique en Afrique, qui avait lieu en janvier 2017 à Bamako (Mali). La jeune entreprise va donc pouvoir bénéficier d’un accompagnement professionnel dans son aventure, un coup de pouce qui va lui permettre de réaliser ses projets.

Weebi a fait partie des 10 start-up lauréates du Start-up challenge Digitale Africa qui s’est tenu à Bamako (Mali) les 13 et 14 janvier 2017. ©Weebi

Parmi eux, la démonstration de l’application dans la sous-région (Guinée et Mali) et dans d’autres parties du Sénégal. L’équipe va bientôt lancer une campagne de crowdfunding afin de récupérer des fonds pour embaucher des commerciaux. Toujours dans cette approche sociale, la start-up souhaite créer de l’emploi pour les jeunes. Weebi n’en est encore qu’au début !

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